Sur l’article « L’homosexualité en question » du professeur Mactar Diouf

Le texte de Mactar Diouf est à mon avis plein d’enseignements historiques, mais il manque cruellement d’équilibre. Les références historiques ont ceci de fâcheux qu’elles sont partielles et donc forcément partiales comme disait Claude Lévi-Strauss. En voulant sauver Sonko, il a adopté une démarche contraire à l’éthique scientifique : admettre un protocole et le violer dans la même procédure. En parlant du tollé suscité par les propos non conformes à la réalité de Sonko, il invente un terme plus que péjoratif, c’est-à-dire insultant, pour désigner ceux qui ont critiqué les propos du PM : naufragés du 24 mars. En plus d’être une catégorie non-démocratique, cette expression sort du cadre de la science politique pour exprimer une subjectivité manifeste. Lui qui prétend que les opposants à Sonko l’ont insulté en l’accusant de parler de tolérance de l’homosexualité vient donc d’insulter ces opposants sans s’en rendre compte. Mais ça nous sert au moins quelque chose : nous savons que sa posture est aussi partisane que celle qu’il est censé critiquer. La question est dès lors : pourquoi le professeur a attendu aujourd’hui pour se rendre compte que « On ne doit pas faire de la politique avec des insultes » ?

Le professeur s’est fait le devoir de remonter à la colonisation pour trouver un cadre social de tolérance de l’homosexualité. Mais heureusement qu’il s’est repris à temps en rappelant que la normalité et l’anormalité dans une société ne sont pas figées. Notre société évolue comme toute société, et le relativisme culturel qu’il convoque permet de comprendre pourquoi la société occidentale est passée de la qualification de l’homosexualité comme maladie mentale à son absolution totale voire béatification, tandis que la nôtre est passée de sa banalisation à sa criminalisation (moralement parlant). Une société désigne comme crime tout acte qu’elle sanctionne (punit) par une peine. Certes l’État n’a pas encore accédé à la demande et à l’exigence de la société dans ce domaine, mais l’homosexualité reste réprouvée par notre société.

Le combat contre l’homosexualité ne peut s’ajuster à la météo politique, c’est un combat de principe que ceux qui croient que la survie de leur modèle culturel est incompatible avec l’homosexualisation de leur société et les autres qui pensent, qu’au nom de la liberté, l’orientation sexuelle est un absolu. L’occidentalisation du monde n’est pas une fatalité, point donc besoin de nous rappeler que des homosexuels ont toujours existé au Sénégal. Notre société a toujours produit des délinquants, des criminels de toute sorte, mais je n’ai jamais vu quelqu’un dire que le vol est toléré, que le meurtre et le l’escroquerie sont tolérés. Il y a beaucoup de cas d’inceste dans notre société et pourtant même si nous cohabitons avec, nous la dénonçons et la combattons. Il ne faut pas jouer avec les mots, car leur acception évolue en fonction du contexte culturel et des enjeux visés par les locuteurs. La notion de tolérance est aujourd’hui au cœur et au début de toutes les permissivités ou licences dans le monde.

 

Cheikh Hamidou Kane a résumé la nature la mollesse de certains Sénégalais face aux velléités d’homogénéisation du monde par l’occident :

« … l’Occident est possédé et le monde s’occidentalise. Loin que les     hommes résistent, le temps qu’il faut, à la folie de l’Occident, loin qu’ils se dérobent au délire d’occidentalisation, le temps qu’il faut, pour trier et choisir, assimiler ou rejeter, on les voit au contraire, sous toutes les latitudes, trembler de convoitise, puis se métamorphoser en l’espace d’une génération, sous l’action de ce nouveau mal des ardents que l’Occident répand… » (L’aventure ambigüe).

Voilà l’enjeu du débat sur l’homosexualité dans notre pays. On ne peut pas le banaliser ni le clore en rappelant ce qu’a été cette pratique hier dans notre pays. L’excision était naguère pratiquée dans beaucoup de cultures locales : aujourd’hui, elle est criminalisée.

Monsieur Diouf défend Sonko en plaidant un lapsus linguae : faux pas ou erreur de langage. Oh quel dommage ! Les lapsus linguae sont généralement révélateurs de la pensée profonde, celle inconsciente ou refoulée de l’individu qui, tenaillé entre les ordres répressifs du Sur-Moi, les poussés aveugles du Ça et les restrictions du principe de Réalité, est obligé soit de transférer soit de céder involontairement aux pulsions inconscientes. Le lapsus est, pour utiliser un mot simple, un déguisement de la pensée inconsciente (refoulée) qui usurpe le langage pour s’extérioriser.

Ce n’est d’ailleurs pas difficile d’ébaucher une explication ou plus exactement une compréhension de ce qui est arrivé à Sonko ce jour-là. Voilà un monsieur qui avait promis à son peuple de criminaliser l’homosexualité et qui, recevant un hôte réputé être l’avocat des homosexuels (et qui s’est même permis de le rappeler à son camarade), s’est mis dans une posture difficile pour ne pas dire antinomique. Sonko a dû se rappeler qu’il n’a cessé d’accuser son prédécesseur de vouloir dérouler un agenda LGBT (je ne sais pas quelle était la posture du professeur à l’époque ?) et, face à Mélenchon, il s’est senti obligé de ménager la chèvre et le chou. Les accusations de Sonko contre Macky Sall sont-elles moins insultantes que les critiques que des sénégalais formulent sur la prétendue tolérance de l’homosexualité alléguée par Sonko ?

Au nom de quoi devrions-nous nous abstenir de jouir de la liberté de rappeler à Monsieur Ousmane Sonko l’incohérence entre la promesse de criminalisation et sa déclaration de tolérance de l’homosexualité ? Comment résoudre cette antinomie de la raison homosexuelle : criminaliser une pratique tolérée ?

Les sanctions évoquées par le professeur et qui sont censées être un épouvantail dissuasif ne sauraient prospérer pour absoudre Sonko. Car non seulement il en est conscient, mais il a clairement déclaré qu’il ne reculera jamais face au chantage des institutions monétaires lorsqu’il s’agira d’affirmer la souveraineté du Sénégal. Il y a malheureusement dans ce pays une maladie plus grave que le SIDA : notre appréciation des faits n’obéit plus à la méthode scientifique ni aux exigences de cohérence, elle est désormais fonction de la position du camp que nous supportons sur la question en jeu. Cela ne peut pas continuer indéfiniment.

 

Alassane KITANE

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